Il doit en effet être beaucoup moins stressant (et frustrant) d'être le PDG d'une entreprise privée que d'une entreprise cotée. Les marchés boursiers sont maniacodépressifs : ils peuvent tomber amoureux de certains titres ou secteurs tout en délaissant complètement d'autres segments du marché, parfois simultanément ! Je ne me plains pas ; c'est cette folie des marchés qui crée des occasions d'investissement.
Je crois que nous vivons une telle situation en ce moment, alors que certains titres, notamment ceux liés à l'IA, atteignent des sommets, tandis que de nombreuses autres sociétés plus traditionnelles sont ignorées ou délaissées.
Dans de telles circonstances, il est essentiel, selon moi, de revenir à la base de la finance : la valeur de tout actif financier est la somme actualisée de ses flux de trésorerie. Le principe s'applique à une ferme, une terre à bois, un bâtiment locatif, une obligation ou une entreprise, qu'elle soit privée ou cotée en Bourse.
Pour une entreprise, ce qui compte, ce sont les flux de trésorerie libres qu'elle générera pendant sa vie économique, actualisés à leur valeur d'aujourd'hui. Les flux de trésorerie libres représentent essentiellement les flux dégagés par les activités d'une entreprise pendant une année, moins ses investissements nets en immobilisations. Ces flux libres, ou Free Cash Flows, sont les montants dont une entreprise dispose pour investir dans sa croissance interne (ouvrir une nouvelle usine ou investir en R&D), réaliser des acquisitions, ou retourner à ses actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d'actions. Ce sont ces flux de trésorerie, bien plus que les bénéfices nets, qui comptent pour un propriétaire d'entreprise et pour l’investisseur.
Voici la formule classique des flux de trésorerie actualisés (Discounted Cash Flow ou DCF):
Il est évidemment difficile de prévoir les flux de trésorerie libres futurs d'une entreprise. C'est pourquoi il est important d'être prudent et conservateur dans ses estimations. Cependant, de nombreuses entreprises s'échangent aujourd'hui à un niveau relativement bas par rapport à leurs flux de trésorerie libres courants (12 derniers mois). Dans de tels cas, il n'est peut-être pas nécessaire que l'entreprise connaisse une forte croissance future pour que ses actionnaires réalisent des rendements attrayants.
Je vous donne deux exemples de sociétés que nous détenons dans nos portefeuilles et que vous connaissez sans doute : CGI et Quincaillerie Richelieu. Ces sociétés dégagent des flux de trésorerie libres substantiels et en croissance depuis de nombreuses années. Voici leurs flux de trésorerie actuels (12 derniers mois) et le rendement de ceux-ci par rapport à leur capitalisation boursière :
| Société | Flux de trésorerie libres (12 derniers mois ; M$ CA) | Capitalisation boursière (M$ CA) | Rendement des flux de trésorerie libres |
|---|---|---|---|
| CGI | 2 344 | 24 141 | 9,70 % |
| Richelieu | 187 | 2 345 | 8,00 % |
Pour CGI, les investisseurs craignent que l'IA perturbe son modèle d'affaires et réduise sensiblement ses flux de trésorerie d'ici quelques années ; c'est une possibilité.
Actuellement, il y a un grand engouement de la part des investisseurs pour les sociétés actives dans le secteur de l'IA. Je comprends cet enthousiasme, car l'IA recèle un fort potentiel de croissance et pourrait créer énormément de valeur pour la société et l'économie au cours des prochaines années.
En tant qu'investisseur, je dois me rappeler que la création de valeur à long terme repose sur les flux de trésorerie libres actuels et futurs. Certaines entreprises dans le domaine de l'IA frapperont sans doute un coup de circuit d'ici quelques années avec des flux de trésorerie libres substantiels justifiant leurs investissements massifs. Il est toutefois difficile de prédire lesquelles, car le modèle économique de l'IA n'est pas encore établi et prévisible.
Pendant ce temps, plusieurs sociétés dégagent aujourd'hui des flux de trésorerie substantiels, et leur titre ne semble pas cher par rapport à ces derniers. C'est de ce côté qu'il faut, selon moi, chercher des occasions d'investissement attrayantes. Comme on dit : « Cash Is King ».
Philippe Le Blanc, CFA, MBA
Chef des placements chez COTE 100
COTE 100 possède des actions de CGI et de Richelieu dans certains de ses portefeuilles sous gestion.
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