Ainsi, pour obtenir l’effet Lollapalooza, il faut non seulement que plusieurs forces travaillent dans la même direction, mais que ces forces se renforcent mutuellement pour atteindre un point de masse critique, menant à une cascade d’effets.
C’est sous cet angle que j’envisage l’engouement qui entoure l’IA sur les marchés boursiers depuis plusieurs mois. À mon avis, plusieurs facteurs, tant économiques que psychologiques, œuvrent dans le même sens pour créer l’effet Lollapalooza qui propulse de nombreux titres liés à l’IA. Je ne parlerai pas de « bulle », car c’est un terme galvaudé, mais d’un engouement hors norme.
À l’opposé, l’effet Lollapalooza peut également agir dans l’autre sens, entraînant de nombreux titres dans un vortex à la baisse. Je lisais récemment qu’alors que le S&P 500 atteint de nouveaux records, un nombre inhabituellement élevé de titres de l’indice demeure près de leur creux des 52 dernières semaines. C’est l’envers de l’engouement pour l’IA : les marchés délaissent les titres des sociétés dont les modèles d’affaires pourraient être perturbés par l’IA – appelons-les les titres « hors IA ».
À mon avis, de nombreux facteurs ou biais psychologiques contribuent à l’effet Lollapalooza que l’on observe dans l’IA et dans les titres « hors IA ». Je m’en tiendrai aux plus évidents :
Le biais de disponibilité. Il s’agit d’un biais cognitif par lequel on évalue la probabilité ou l’importance d’un événement en fonction de la facilité avec laquelle des exemples nous viennent à l’esprit, plutôt qu’à partir de statistiques ou de données complètes. Je crois que le lancement au grand public de ChatGPT en novembre 2022 a été un événement charnière pour l’IA. À partir de ce moment, l’IA et ses possibilités impressionnantes sont devenues accessibles à tous et sur toutes les lèvres. En même temps, les possibilités de l’IA ont menacé les modèles de nombreuses sociétés établies.
Le biais de preuve sociale. Il est extrêmement difficile de ne pas suivre les mouvements de masse, surtout lorsqu’ils ont mené à d’excellentes performances en Bourse au cours des dernières années. Les indices boursiers nord-américains, dopés par les plus grandes sociétés technologiques et par l’IA, sont devenus des décisions d’investissement sans réflexion (« no brainers »). En parallèle, investir dans des titres « hors IA » a été douloureux ces derniers mois – de nombreux investisseurs les évitent comme la peste.
J’ajouterais une autre tendance puissante dans l’industrie financière : l’impératif institutionnel. La pression sur les gestionnaires de portefeuille pour se conformer et participer aux mouvements de masse est difficilement résistible.
Le biais de confirmation. Certains pourraient avoir été sceptiques face aux perspectives de l’IA, mais les performances boursières combinées aux investissements massifs consentis par les plus grandes sociétés technologiques (les hyperscalers) endossent ni plus ni moins l’attrait des investissements en IA. On peut lire un peu partout des témoignages qui confirment la puissance de l’IA pour l’économie et les entreprises. En même temps, la chute de nombreux titres « hors IA » semble confirmer ce constat.
L’instinct de la ligne droite (Straight Line Instinct). Nous avons tous tendance à extrapoler les performances et les résultats récents des marchés boursiers et des entreprises. Pour plusieurs, la forte hausse des titres liés à l’IA et la performance exceptionnelle du S&P 500 depuis plusieurs mois ne peuvent que se poursuivre.
Comme l’a écrit Gautam Baid dans son livre, The Joys of Compounding, concernant la psychologie de l’investissement : « La performance que vous obtiendrez pendant votre carrière d’investisseur sera principalement déterminée par votre comportement durant les rares périodes de débordements extrêmes des marchés boursiers. »
Je crois que nous traversons une de ces rares périodes de débordements extrêmes. Dans ces conditions, la capacité d’aller à contre-courant et de ne pas suivre les mouvements de foule (lorsqu’on pense qu’ils ne sont pas rationnels) demeure la meilleure manière d’investir avec succès sur le long terme. Cela ne veut pas dire que c’est facile, car de nombreux biais psychologiques jouent contre nous tous.
Philippe Le Blanc, CFA, MBA
Chef des placements chez COTE 100
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